Cliché d’un square
8 août, 2013 @ 6:06 Non classé

     Le square est calme, animé par quelques cris d’enfants qui jouent sur les jeux. En cercle autour des toboggans, des balançoires et autres cabanes se trouvent les bancs d’où les parents surveillent leurs enfants. Sur l’un d’entre eux, un homme, la cinquantaine, est allongé. Il dégage un effluve nauséabond, mélange d’odeur d’alcool, de pisse et de sueur. Il porte un tee-shirt beige effilé au niveau des manches et crasseux, un jean troué à la mode sur le genou gauche, une barbe de trois jours. Il somnole, la tête posée sur son anorak aux couleurs militaires. Son bras gauche nonchalamment posé sur son flanc est presque entièrement recouvert de tatouages. D’un œil, il observe les enfants. C’est la fin de la matinée et il faut déjà très chaud. Il ferme les deux yeux et tente de calmer sa respiration qui s’accélère. Sa gorge le gratte. Il essaye péniblement de se mettre assis, il doit s’y prendre à deux fois et manque de tomber du banc. Une fois assis c’est un concert de rock qui se joue dans sa tête, tout en basses, lui tambourinant en dedans à lui casser les os du crâne ! Il papille des yeux, essayant de faire disparaître les flaches lumineux qui apparaissent par saccades irrégulières. Au bout de quelques minutes l’équilibre revient, les flaches disparaissent, la batterie ralentit le rythme dans sa tête, abandonnant le gros caisson pour les timbales. La main posée sur son entre jambe, il observe les enfants, un sourire niais accroché au visage.

 

     Une femme entre dans le square avec sa petite fille. La mère a les cheveux longs et lisses attachés par une pince. Elle porte un tailleur gris, une jupe cintrée qui lui arrive à mi-cuisse et des talons aiguilles. Sa fille semble âgée d’environ six ans. Elle est vêtue d’une petite robe salopette accompagnée de petites chaussures rouges. Ses cheveux sont légèrement ondulés. Voyant les jeux trônant au milieu du parc, elle fonce dans leur direction.

« Maman ! Maman ! crie-t-elle en courant. Regarde ce que je sais faire ! »

     Elle escalade à grande vitesse le « château » par le toboggan. Sa mère ne l’observe que d’un œil. Elle choisit un banc, non loin de l’homme à la barbe de trois jours. Elle a la tête ailleurs. Elle pense à son boulot, à ses fichus rapports qu’elle doit remplir. Elle n’en a pas envie ! Elle travail dans une petite entreprise de comptabilité depuis quelques années maintenant. Sa vie est bien remplie entre travail, enfant et mari. Ca ne lui convient pas toujours mais elle a appris à faire avec. Elle sort un livre de son sac à main et commence à le lire. Pendant ce temps, la petite fille se prend pour une princesse perchée dans un donjon. Elle raconte toute une histoire à voix haute s’exclamant parfois avec des accents lyriques forcés. Les autres enfants se prêtent au jeu, un monde parallèle se met en place, un univers dans lequel seuls les six ou sept ans peuvent entrer.

 

     L’homme observe la scène. Il fait très chaud maintenant et des grosses gouttes de sueurs dégoulinent de son visage terreux. Il passe une main sur sa barbe afin d’essuyer ce qu’il peut, de l’autre il cherche péniblement une cigarette dans la poche arrière droite de son jean. Quand il l’a trouvé il s’empresse de l’allumer se battant avec un briquet qu’il avait trouvé par terre la veille près d’une poubelle. Ne parvenant pas à faire sortir la précieuse étincelle, il jure et jette violement l’objet de sa torture au sol. Il se lève en bougonnant et clopine jusqu’au banc voisin.

 

     La femme lève brusquement la tête de son livre. Une main tendu, apparu dans son champ de vision l’a fait sortir de son mutisme littéraire. Elle lève les yeux vers l’homme en face d’elle et ne peut s’empêcher de faire une moue qu’elle réprime dès qu’elle s’en aperçoit. En une fraction de seconde elle le dévisage de haut en bas, de bas en haut. Il lui semble affreux, répugnant.

« Je n’ai rien à vous donner, lance-t-elle avant qu’il n’est pu dire quoi que ce soit.

- Je ne veux pas d’argent madame, sauf si vous voulez m’offrir un briquet ou des allumettes, je désire juste un peu de feu pour allumer ma clope.

- Je ne fume pas. »

La femme se replonge immédiatement dans sa lecture imaginant que ce geste suffirait à faire comprendre à ce stupide emmerdeur qu’elle a mieux à faire que de donner suite à son tabagisme ! Mais l’homme reste là, planté en face d’elle à l’observer.

« Bon, vous comptez rester là combien de temps ? Je n’ai pas de feu et pas de monnaie ! »

« Bon, bon » fait l’homme en retour et il s’éloigne de quelques pas. Il se tourne à présent vers la jeune fille qui se prend à présent pour la reine du monde.

     C’est haut ce « château » ! C’est haut quand on est petit. Quand on est petit tout paraît grand. La petite fille est la reine, les autres enfants sont ses serviteurs. Lorsqu’elle désire quelque chose elle commence ces phrases par « moi reine Margot, je veux… ». Les autres enfants rient et se plient aux ordres par jeu. Parfois un autre petit garçon l’imite. « Moi roi Oscar, je désire… ». Elle commence à fatiguer à courir partout du toboggan à la cabane, de la cabane à la balançoire. Elle s’assoie sur le tapis matelassé qui protège des chutes en dessous des jeux. Elle a gardé avec elle quelques petits graviers du parc qu’elle avait ramassé il y a peu. Certains brillent comme des petits diamants, d’autres sont ocres et ronds, d’autres encore sont des carrés assez réguliers. Elle les saisit un à un et les examine longuement, comme une chercheuse d’or. Elle tire la langue pour se concentrer et focalise ses yeux sur le petit objet à s’en faire loucher. Elle prend celui qui ressemble à un diamant et le dirige vers le ciel pour le faire briller sous les rayons du soleil. En levant les yeux vers le ciel, ils tombent sur un monsieur mal habillé et sale. Elle baisse le bras et le regarde avec des yeux ronds. Pourquoi lui sourit-il ? A-t-elle fait quelque chose de rigolo ? Est-ce qu’elle le connait ? Pourquoi s’est-il dessiner sur le bras ? Des tonnes de questions passent dans sa tête. Elle se lève, se dirige vers lui et lui tend le caillou qu’elle avait gardé dans sa main. Le monsieur paraît étrange. Il sent bizarre, comme quand son papa rentre tard les soirs, mais avec une odeur acre en plus, comme sous les ponts. Elle le sait bien. Sa grand-mère évite toujours de passer sous les ponts de la ville, même en longeant le halage, elle prétend que sa sens « les déjections de soulards et l’ammoniaque ». Elle n’a  jamais compris cette phrase. Peu importe. Il a l’air gentil. L’homme met une main dans sa poche et tend l’autre vers la petite fille.

     La femme se lève brusquement voyant sa fille s’approcher de l’emmerdeur. Elle rassemble ses affaires, se dirige à grand pas vers sa fille et la tire violement par le bras hors de la portée de l’homme. La petite lâche le caillou, elle se laisse entrainer par sa mère. Alors que cette dernière marche d’un pas vif, l’enfant, qui tente péniblement de la suivre, regarde en arrière l’homme resté pantois.

      Il se penche et ramasse le caillou. Il sort la main de sa poche avec une enveloppe. De l’enveloppe il extrait une photo jaunie prise dans un photomaton. On peut y voir une jeune femme aux cheveux roux vifs et ondulés, un homme aux cheveux noirs gominés vers l’arrière, au sourire éclatant. Entre eux une petite fille blonde du même âge environ que celle qui s’en va, trainée par sa mère. L’homme se reconnait presque encore dans cette photo. Il la replace délicatement dans l’enveloppe à moitié déchirée comme si elle risquait de partir en fumée au moindre geste brusque. Il ajoute le caillou et range le tout dans sa poche. Il retourne vers le banc où il avait laissé ses affaires, s’assoit, place sa main entre se jambe, au plus près de l’image d’un passé déchu et du caillou, symbole du pavé qu’il doit garder.

 

 

-temoignagedunevieillejeune
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