La solitude c’est mieux à plusieurs!
10 août, 2013 @ 6:49 Non classé

« Merde putain ! Je savais que je me retrouverai seul ! ».

Il démarre en trombe sur sa moto dès que le feu passe au vert. Le moteur gueule dans la nuit, répond aux échos des voitures sur le grand boulevard. Il rumine, regarde la route sans la voir. Les deux roues avalent l’asphalte et manquent à deux fois de renverser un piéton qui traverse. Il n’a pas de casque, roule à soixante-dix kilomètres à l’heure sur une route à cinquante, il est torse nu et il s’en fout. Il se fout des appels de phares qui tentent de le rappeler à l’ordre, des klaxons quand il grille un feu rouge, des passants qui crient parce qu’il manque de les renverser, du chat qu’il vient d’écraser, du vent qui ne le rafraîchit pas assez ! Il a chaud, la nuit est lourde et pèse sur ses épaules comme un fardeau. Elle va être longue, il le sait.

Soudain la roue arrière dérape sous l’action du frein. Il se gare brusquement montant sur le trottoir devant un immeuble dans une rue sombre. Il appuie sa moto contre un arbre qui décore la rue, l’y attache à l’aide d’une chaîne et se dirige vers la porte d’entrée. C’est un bâtiment type des années cinquante, de ceux qu’on a construit en masse pour loger les classes moyennes, sans penser à leur longévité. Aujourd’hui ces bâtiments sont crasseux, le crépi posé à la hâte se décolle à divers endroits. Il compose le code de la porte et s’insère à l’intérieur de l’immeuble. Il y a six étages en tout. Il en a trois à monter. L’ascenseur est en panne pour changer ! Il prend la petite porte à droite qui donne sur les escaliers. Il grimpe les marches deux par deux et arrive au troisième essoufflé.

« Ce n’est plus d’mon âge » pense-t-il les deux mains appuyées sur les genoux afin de reprendre son souffle.

Dans le couloir il n’y a pas de lumière, il doit s’orienter à l’aide d’un briquet.

« Tout fout le camp ici ! Comme ailleurs ! Plus rien ne va avec rien ! pff ! Tu délires mon pauvre Jim ! »

Il cherche à tâtons dans les poches de son jean la clé de l’appartement. Il ne l’a trouve pas. « Merde, elle est restée dans ma veste chez cette conne ! ». Tant pis, il a une solution de rechange. Il enfonce la porte d’un coup d’épaule. Le tour de clé n’était que formalité. « La serrure n’a jamais tenu de toute façon. ». Ensuite, il tente tant bien que mal de faire tenir la porte fermer et fonce dans la salle de bain s’appliquer une pommade antidouleur sur l’épaule lésée. Il aura un bon bleu mais ça passera.

Affalé sur le canapé au milieu de la petite pièce qui lui sert de salon, Jim tient une bière dans une main, la télécommande de la télévision dans l’autre. Il fixe le poste le regard vide. Autour de lui gisent des cartons ouverts ou fermés, quelques uns débordants d’affaires en tous genre, des prospectus, des vêtements froissées ou encore des boites de conserves périmées de quelques jours. Ca et là des canettes de bière traînent, coincées sous le canapé ou sur la table. La pièce est éclairée d’une faible lueur qui provient d’une ampoule ne tenant que par des files électriques qui pendouillent du plafond. Elle donne une teinte jaunît aux murs décorés par du mauvais papier peint blanc casé. Le bruit de la télévision lui fait oublier le vacarme du silence, l’agitation de ses pensées. Putain ce qu’il déteste être seul ! Longtemps il s’est dit vieux loup solitaire, mais ça c’était quand il avait du monde autour de lui.

Jim n’a pas de formation particulière. Il est passé de petits boulots en petits boulots jusqu’à ce qu’il ait épuisé tous le stock des petits métiers sous payés dans son secteur. Pendant dix ans il a travaillé au même endroit, avec les mêmes patrons. Il a touché à tout, à la mécanique, au bâtiment, il a fait des livraisons, il a fait le ménage chez des petits vieux, dans des grandes surfaces, il a fait cassier, il a travaillé comme technicien, électricien, charpentier, apprenti boulanger ou encore comme commis en cuisine. Le plus souvent il travaillait au noir mais il lui arrivait parfois de dégoter des petits contrats. Comme la population de la ville augmentait, la demande s’est faite plus forte et l’offre n’a pas suivit. Jim a accepté la proposition d’un de ses anciens camarades de lycée qui a monté une boite de réparation en tous genres. « Les gens appellent, et hop, on vient les dépanner ! »  Lui avait-il expliqué. Voiture qui ne démarre plus, lavabo bouché, disjoncteur qui disjoncte, bref, ils font tout ! « La mécanique des bagnoles ça m’connait » avait répondu Jim. Ca serait au noir dans un premier temps mais après il y aurait possibilité de décrocher un contrat à long terme. Jim avait salivé à l’idée d’une éventuelle stabilité. Enfin ! Il pourrait peut-être se poser ! Il s’est ensuite précipité sur internet, il a loué le premier appartement venu, fait ses bagages, il a enfourché sa moto et direction la grande ville ! Sans en prendre conscience dans un premier temps, il avait quitté tout ses amis, les endroits familiers où il aimait se réfugier lorsqu’il était morose, les habitudes qu’il avait construites. Au début qu’il vivait dans cette nouvelle ville il était aux anges ! Il découvrait un nouvel univers, il se croyait fort et fière dans sa solitude. La journée il était au boulot, il bossait comme un dingue, ne parlant à personne, il avait mieux à faire ! Il réparait moteurs, essieux et autres mécaniques qu’on lui envoyait à l’atelier. Son pote était plutôt content de lui, il avait même eu une prime à la fin du premier mois. Mais toujours pas de vrai contrat en vu. Lorsque Jim abordait le sujet avec Jack ce dernier répondait « plus tard, plus tard, on a le temps ». Jim n’est pas dupe, il a vite compris que la boite avait des difficultés financières et que le patron, ami ou pas, ne pouvait se permettre de déclarer un nouvel employé. Au moins il pouvait le payer moins cher et le faire travailler plus. Au fond Jim s’en foutait, il bossait et gagner un peu sa vie c’était déjà bien. Il a l’habitude de la précarité.

Cependant, très vite, Jim a déchanté. Jack le payait de moins en moins et ces heures étaient de plus en plus chargées. Quand Jim a voulu faire remarquer à son ami qu’il « se foutait de sa gueule », l’autre lui est rentré dedans « si ça ne te plait pas tu as cas partir ! ». Jim a alors encaissé un rythme de dingue pendant encore plusieurs semaines avant de défaire le tablier et de dire adieu à son pote. « Va te faire foutre ! » c’est la seule réponse qu’il a eu en retour, en remerciement de ses services. Retour à la case départ !

Après avoir jeté l’éponge tout lui est d’un coup devenu étranger. Les rues qu’il avait pris l’habitude de parcourir les matins en allant au boulot, les magasins qu’il fréquentait, jusqu’au silence de son appartement. D’ailleurs depuis trois mois qu’il avait emménagé il n’avait pas encore défait tous ses cartons. Il prenait peu à peu conscience d’avoir débarqué dans une ville étrangère où il ne connaissait absolument personne. Malgré un puissant sentiment de solitude qui commençait à l’envahir, Jim ne s’est pas laissé aller. Il a retrouvé un job dans un bar comme serveur. Il a appelé tous ses anciens amis pour reprendre contact, deux seulement ont répondu à son appel à l’aide. Un soir ils sont venus chez lui.

« Putain ! Tu es en pleine déchéance vieux ! » a lancé l’un en entrant dans l’appartement.

« Il faut se resaisir !» a renchérit l’autre. « Je ne sais pas moi, tu n’as jamais pensé à t’inscrire sur un site de rencontre ? Y’a qu’une nana pour remettre un mec dans le droit chemin quand ça ne va pas ! »

Ils ont discuté longtemps ce soir là en mangeant des pizzas commandées à la pizzeria du coin. Le lendemain au réveil, Jim a suivit les conseils de ses amis, il s’est inscrit sur le premier site de rencontre que lui affichait son moteur de recherche et s’est créé un profil.

(à suivre)

-temoignagedunevieillejeune
rss 1 réponse
  1. Admin solitaire
    17 août, 2013 | 15 h 28 min | #1

    Une bonne analyse du processus menant à la solitude qui peut nous rattraper rapidement.

    http://croiseedeschemins.forumactif.org/forum

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