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Tentative

Elle court, elle trébuche, elle se relève. « Grandir, c’est prendre le risque de tomber de haut », pense-t-elle. Ses pensées s’en mêlent et s’emmêlent en imaginant demain. Le chemin parcouru est déjà long. Derrière elle, la petite fille peureuse et rêveuse l’observe. Sur son visage à l’allure fantomatique on peut lire : « ne m’oublie pas ! ». Mais la curiosité la pousse à aller plus loin. Qu’y a-t-il derrière le sommet ? Elle s’imagine un arc-en-ciel, où chaque couleur incarne un possible. Elle se les représente comme des opportunités au contour indéfini, elles restent à l’étant de suppositions édulcorées, laissant derrière elles un goût d’irréalisme. Sans réfléchir, elle continue de gravir la montagne sur laquelle elle s’est engagée.

« Sois forte et tais-toi! » lui crie d’en bas la petite fille. L’autre, déjà trop loin pour entendre distinctement, lui répond d’un signe de la main. Elle commence à comprendre qu’à donner trop de soi, on finit par se perdre. Puis brusquement, elle s’arrête. Une bourrasque d’images surgissant du passé la fait tomber. La nostalgie la rattrape, amortie sa chute, et la berce pendant qu’elle contemple avec des yeux envieux le sommet qu’elle avait failli franchir.

 

La solitude c’est mieux à plusieurs (suite)

Il y avait un tas de filles là-dessus ! Jim s’est pris rapidement au jeu à ne plus savoir où donner de la tête. La quarantaine, encore beau garçon, nombreuses étaient les intéressées. Le choix était difficile. Néanmoins il a pris la peine de répondre à trois quatre avances qui lui avait été faites. Il les invita toutes dans le même bar, pas très loin de chez lui, juste comme ça, pour parler. Au début il était grippé, puis au fil des rencontres il a pris le coup de main. Il savait ce qu’il fallait dire au bon moment, quand il valait mieux laisser des blancs, quand il fallait écouter la fille ou quand il fallait parler de soi. C’était devenu presque un jeu dont le but était de plaire et de s’arrêter juste avant de passer à l’acte prétextant un empêchement. Malgré l’amusement que Jim y trouvait dans les premiers temps, il a finis par se lasser. Il a alors repris le train-train quotidien, laissant de côté les passions. Il continuait néanmoins de voir ses potes, il s’en faisait d’autres à son boulot, on lui présentait des filles, mais rien de bien sérieux. Quand il se sentait vraiment mal les soirs, en sortant du travail, il enfourchait sa moto et partait en trombe dans une direction inconnue. Lorsque saoulé du bruit du vent qui s’engouffrait dans son casque, engourdi par la froid et la vitesse, il sentait ses yeux le piquer, ses membres relâchaient leurs tensions, il s’arrêtait sur le bas côté de la route, contemplait un moment les alentours puis faisait demi-tour. C’est après ces moments de prises de vitesse qu’il passait ses meilleures nuits.

Un soir d’été, alors qu’il partait se détendre en moto il a pris un peu trop de vitesse. Ses freins ne marchaient plus très bien, ses yeux et sa tête non plus. L’alcool lui tapait dans le crâne, le vent lui brûlait les yeux à l’en faire pleurer. Les lampadaires éclairaient mal la rue. Il a pris un tournant un peu trop serré peut-être. Une silhouette est soudainement apparue sur la route, blanche. Tout s’est mélangé. Jim a d’abord cru que le flash d’un radar avait pu l’éblouir. Il a cligné des yeux, la lueur était toujours là. Il a pilé, sa roue arrière a chassé, la moto s’est couchée, Jim a été projeté sur le côté, il a roulé sur quelques mètres avant de s’arrêter contre un lampadaire. Il a senti tout son corps devenir douloureux. Par chance cette fois-ci il n’avait pas enlevé son gros blouson en cuire. Il s’est tourné péniblement sur le dos et a tenté d’ouvrir les yeux. Ils ont été soudainement brûlés par une lumière vive derrière laquelle se dessinait une silhouette noire. Une femme. Jim a refermé les yeux. Sa tête tournait. Trou noir.

Lorsqu’il a repris connaissance la silhouette était toujours là devant lui. La lueur du jour essayait de percer pour faire concurrence aux lumières de la ville. Il devait être dans les quatre ou cinq heures du matin. Combien de temps était-il resté là, affalé sur l’asphalte ? Il a tenté péniblement de se lever, mais à peine debout il a perdu l’équilibre. La silhouette l’a rattrapé d’un geste vif de la main et l’a aidé à se tenir droit. La moto avait été rangée sur le côté, comme si rien ne s’était passé. L’inconnue a aidé Jim à se remettre en scelle. C’est à ce moment qu’il a posé ses yeux sur elle. Elle était loin de correspondre aux canons de beauté. Un visage décousu, un œil plus haut de l’autre, des sourcils énormes et très noirs. Seul le corps selon lui semblait être justement proportionné. Elle lui a sourit. Elle portait une robe noire cintrée à la taille, une lampe torche à la main. « C’est pour éclairer un peu mieux les rues » a-t-elle précisé. Sa voix était douce. « Merde Jim, trouve quelque chose à dire ! ». Mais rien. Lui, l’homme aux mille astuces quand il s’agissait d’aborder une fille sur le net, quand il fallait trouver des sujets de discussions bidons pour combler les blancs, ne trouvait rien à dire. Il restait là, pantois, désarçonné. Il se contentait de la contempler, avant de faire demi-tour et de rentrer chez lui.

La solitude c’est mieux à plusieurs!

« Merde putain ! Je savais que je me retrouverai seul ! ».

Il démarre en trombe sur sa moto dès que le feu passe au vert. Le moteur gueule dans la nuit, répond aux échos des voitures sur le grand boulevard. Il rumine, regarde la route sans la voir. Les deux roues avalent l’asphalte et manquent à deux fois de renverser un piéton qui traverse. Il n’a pas de casque, roule à soixante-dix kilomètres à l’heure sur une route à cinquante, il est torse nu et il s’en fout. Il se fout des appels de phares qui tentent de le rappeler à l’ordre, des klaxons quand il grille un feu rouge, des passants qui crient parce qu’il manque de les renverser, du chat qu’il vient d’écraser, du vent qui ne le rafraîchit pas assez ! Il a chaud, la nuit est lourde et pèse sur ses épaules comme un fardeau. Elle va être longue, il le sait.

Soudain la roue arrière dérape sous l’action du frein. Il se gare brusquement montant sur le trottoir devant un immeuble dans une rue sombre. Il appuie sa moto contre un arbre qui décore la rue, l’y attache à l’aide d’une chaîne et se dirige vers la porte d’entrée. C’est un bâtiment type des années cinquante, de ceux qu’on a construit en masse pour loger les classes moyennes, sans penser à leur longévité. Aujourd’hui ces bâtiments sont crasseux, le crépi posé à la hâte se décolle à divers endroits. Il compose le code de la porte et s’insère à l’intérieur de l’immeuble. Il y a six étages en tout. Il en a trois à monter. L’ascenseur est en panne pour changer ! Il prend la petite porte à droite qui donne sur les escaliers. Il grimpe les marches deux par deux et arrive au troisième essoufflé.

« Ce n’est plus d’mon âge » pense-t-il les deux mains appuyées sur les genoux afin de reprendre son souffle.

Dans le couloir il n’y a pas de lumière, il doit s’orienter à l’aide d’un briquet.

« Tout fout le camp ici ! Comme ailleurs ! Plus rien ne va avec rien ! pff ! Tu délires mon pauvre Jim ! »

Il cherche à tâtons dans les poches de son jean la clé de l’appartement. Il ne l’a trouve pas. « Merde, elle est restée dans ma veste chez cette conne ! ». Tant pis, il a une solution de rechange. Il enfonce la porte d’un coup d’épaule. Le tour de clé n’était que formalité. « La serrure n’a jamais tenu de toute façon. ». Ensuite, il tente tant bien que mal de faire tenir la porte fermer et fonce dans la salle de bain s’appliquer une pommade antidouleur sur l’épaule lésée. Il aura un bon bleu mais ça passera.

Affalé sur le canapé au milieu de la petite pièce qui lui sert de salon, Jim tient une bière dans une main, la télécommande de la télévision dans l’autre. Il fixe le poste le regard vide. Autour de lui gisent des cartons ouverts ou fermés, quelques uns débordants d’affaires en tous genre, des prospectus, des vêtements froissées ou encore des boites de conserves périmées de quelques jours. Ca et là des canettes de bière traînent, coincées sous le canapé ou sur la table. La pièce est éclairée d’une faible lueur qui provient d’une ampoule ne tenant que par des files électriques qui pendouillent du plafond. Elle donne une teinte jaunît aux murs décorés par du mauvais papier peint blanc casé. Le bruit de la télévision lui fait oublier le vacarme du silence, l’agitation de ses pensées. Putain ce qu’il déteste être seul ! Longtemps il s’est dit vieux loup solitaire, mais ça c’était quand il avait du monde autour de lui.

Jim n’a pas de formation particulière. Il est passé de petits boulots en petits boulots jusqu’à ce qu’il ait épuisé tous le stock des petits métiers sous payés dans son secteur. Pendant dix ans il a travaillé au même endroit, avec les mêmes patrons. Il a touché à tout, à la mécanique, au bâtiment, il a fait des livraisons, il a fait le ménage chez des petits vieux, dans des grandes surfaces, il a fait cassier, il a travaillé comme technicien, électricien, charpentier, apprenti boulanger ou encore comme commis en cuisine. Le plus souvent il travaillait au noir mais il lui arrivait parfois de dégoter des petits contrats. Comme la population de la ville augmentait, la demande s’est faite plus forte et l’offre n’a pas suivit. Jim a accepté la proposition d’un de ses anciens camarades de lycée qui a monté une boite de réparation en tous genres. « Les gens appellent, et hop, on vient les dépanner ! »  Lui avait-il expliqué. Voiture qui ne démarre plus, lavabo bouché, disjoncteur qui disjoncte, bref, ils font tout ! « La mécanique des bagnoles ça m’connait » avait répondu Jim. Ca serait au noir dans un premier temps mais après il y aurait possibilité de décrocher un contrat à long terme. Jim avait salivé à l’idée d’une éventuelle stabilité. Enfin ! Il pourrait peut-être se poser ! Il s’est ensuite précipité sur internet, il a loué le premier appartement venu, fait ses bagages, il a enfourché sa moto et direction la grande ville ! Sans en prendre conscience dans un premier temps, il avait quitté tout ses amis, les endroits familiers où il aimait se réfugier lorsqu’il était morose, les habitudes qu’il avait construites. Au début qu’il vivait dans cette nouvelle ville il était aux anges ! Il découvrait un nouvel univers, il se croyait fort et fière dans sa solitude. La journée il était au boulot, il bossait comme un dingue, ne parlant à personne, il avait mieux à faire ! Il réparait moteurs, essieux et autres mécaniques qu’on lui envoyait à l’atelier. Son pote était plutôt content de lui, il avait même eu une prime à la fin du premier mois. Mais toujours pas de vrai contrat en vu. Lorsque Jim abordait le sujet avec Jack ce dernier répondait « plus tard, plus tard, on a le temps ». Jim n’est pas dupe, il a vite compris que la boite avait des difficultés financières et que le patron, ami ou pas, ne pouvait se permettre de déclarer un nouvel employé. Au moins il pouvait le payer moins cher et le faire travailler plus. Au fond Jim s’en foutait, il bossait et gagner un peu sa vie c’était déjà bien. Il a l’habitude de la précarité.

Cependant, très vite, Jim a déchanté. Jack le payait de moins en moins et ces heures étaient de plus en plus chargées. Quand Jim a voulu faire remarquer à son ami qu’il « se foutait de sa gueule », l’autre lui est rentré dedans « si ça ne te plait pas tu as cas partir ! ». Jim a alors encaissé un rythme de dingue pendant encore plusieurs semaines avant de défaire le tablier et de dire adieu à son pote. « Va te faire foutre ! » c’est la seule réponse qu’il a eu en retour, en remerciement de ses services. Retour à la case départ !

Après avoir jeté l’éponge tout lui est d’un coup devenu étranger. Les rues qu’il avait pris l’habitude de parcourir les matins en allant au boulot, les magasins qu’il fréquentait, jusqu’au silence de son appartement. D’ailleurs depuis trois mois qu’il avait emménagé il n’avait pas encore défait tous ses cartons. Il prenait peu à peu conscience d’avoir débarqué dans une ville étrangère où il ne connaissait absolument personne. Malgré un puissant sentiment de solitude qui commençait à l’envahir, Jim ne s’est pas laissé aller. Il a retrouvé un job dans un bar comme serveur. Il a appelé tous ses anciens amis pour reprendre contact, deux seulement ont répondu à son appel à l’aide. Un soir ils sont venus chez lui.

« Putain ! Tu es en pleine déchéance vieux ! » a lancé l’un en entrant dans l’appartement.

« Il faut se resaisir !» a renchérit l’autre. « Je ne sais pas moi, tu n’as jamais pensé à t’inscrire sur un site de rencontre ? Y’a qu’une nana pour remettre un mec dans le droit chemin quand ça ne va pas ! »

Ils ont discuté longtemps ce soir là en mangeant des pizzas commandées à la pizzeria du coin. Le lendemain au réveil, Jim a suivit les conseils de ses amis, il s’est inscrit sur le premier site de rencontre que lui affichait son moteur de recherche et s’est créé un profil.

(à suivre)

Cliché d’un square

     Le square est calme, animé par quelques cris d’enfants qui jouent sur les jeux. En cercle autour des toboggans, des balançoires et autres cabanes se trouvent les bancs d’où les parents surveillent leurs enfants. Sur l’un d’entre eux, un homme, la cinquantaine, est allongé. Il dégage un effluve nauséabond, mélange d’odeur d’alcool, de pisse et de sueur. Il porte un tee-shirt beige effilé au niveau des manches et crasseux, un jean troué à la mode sur le genou gauche, une barbe de trois jours. Il somnole, la tête posée sur son anorak aux couleurs militaires. Son bras gauche nonchalamment posé sur son flanc est presque entièrement recouvert de tatouages. D’un œil, il observe les enfants. C’est la fin de la matinée et il faut déjà très chaud. Il ferme les deux yeux et tente de calmer sa respiration qui s’accélère. Sa gorge le gratte. Il essaye péniblement de se mettre assis, il doit s’y prendre à deux fois et manque de tomber du banc. Une fois assis c’est un concert de rock qui se joue dans sa tête, tout en basses, lui tambourinant en dedans à lui casser les os du crâne ! Il papille des yeux, essayant de faire disparaître les flaches lumineux qui apparaissent par saccades irrégulières. Au bout de quelques minutes l’équilibre revient, les flaches disparaissent, la batterie ralentit le rythme dans sa tête, abandonnant le gros caisson pour les timbales. La main posée sur son entre jambe, il observe les enfants, un sourire niais accroché au visage.

 

     Une femme entre dans le square avec sa petite fille. La mère a les cheveux longs et lisses attachés par une pince. Elle porte un tailleur gris, une jupe cintrée qui lui arrive à mi-cuisse et des talons aiguilles. Sa fille semble âgée d’environ six ans. Elle est vêtue d’une petite robe salopette accompagnée de petites chaussures rouges. Ses cheveux sont légèrement ondulés. Voyant les jeux trônant au milieu du parc, elle fonce dans leur direction.

« Maman ! Maman ! crie-t-elle en courant. Regarde ce que je sais faire ! »

     Elle escalade à grande vitesse le « château » par le toboggan. Sa mère ne l’observe que d’un œil. Elle choisit un banc, non loin de l’homme à la barbe de trois jours. Elle a la tête ailleurs. Elle pense à son boulot, à ses fichus rapports qu’elle doit remplir. Elle n’en a pas envie ! Elle travail dans une petite entreprise de comptabilité depuis quelques années maintenant. Sa vie est bien remplie entre travail, enfant et mari. Ca ne lui convient pas toujours mais elle a appris à faire avec. Elle sort un livre de son sac à main et commence à le lire. Pendant ce temps, la petite fille se prend pour une princesse perchée dans un donjon. Elle raconte toute une histoire à voix haute s’exclamant parfois avec des accents lyriques forcés. Les autres enfants se prêtent au jeu, un monde parallèle se met en place, un univers dans lequel seuls les six ou sept ans peuvent entrer.

 

     L’homme observe la scène. Il fait très chaud maintenant et des grosses gouttes de sueurs dégoulinent de son visage terreux. Il passe une main sur sa barbe afin d’essuyer ce qu’il peut, de l’autre il cherche péniblement une cigarette dans la poche arrière droite de son jean. Quand il l’a trouvé il s’empresse de l’allumer se battant avec un briquet qu’il avait trouvé par terre la veille près d’une poubelle. Ne parvenant pas à faire sortir la précieuse étincelle, il jure et jette violement l’objet de sa torture au sol. Il se lève en bougonnant et clopine jusqu’au banc voisin.

 

     La femme lève brusquement la tête de son livre. Une main tendu, apparu dans son champ de vision l’a fait sortir de son mutisme littéraire. Elle lève les yeux vers l’homme en face d’elle et ne peut s’empêcher de faire une moue qu’elle réprime dès qu’elle s’en aperçoit. En une fraction de seconde elle le dévisage de haut en bas, de bas en haut. Il lui semble affreux, répugnant.

« Je n’ai rien à vous donner, lance-t-elle avant qu’il n’est pu dire quoi que ce soit.

- Je ne veux pas d’argent madame, sauf si vous voulez m’offrir un briquet ou des allumettes, je désire juste un peu de feu pour allumer ma clope.

- Je ne fume pas. »

La femme se replonge immédiatement dans sa lecture imaginant que ce geste suffirait à faire comprendre à ce stupide emmerdeur qu’elle a mieux à faire que de donner suite à son tabagisme ! Mais l’homme reste là, planté en face d’elle à l’observer.

« Bon, vous comptez rester là combien de temps ? Je n’ai pas de feu et pas de monnaie ! »

« Bon, bon » fait l’homme en retour et il s’éloigne de quelques pas. Il se tourne à présent vers la jeune fille qui se prend à présent pour la reine du monde.

     C’est haut ce « château » ! C’est haut quand on est petit. Quand on est petit tout paraît grand. La petite fille est la reine, les autres enfants sont ses serviteurs. Lorsqu’elle désire quelque chose elle commence ces phrases par « moi reine Margot, je veux… ». Les autres enfants rient et se plient aux ordres par jeu. Parfois un autre petit garçon l’imite. « Moi roi Oscar, je désire… ». Elle commence à fatiguer à courir partout du toboggan à la cabane, de la cabane à la balançoire. Elle s’assoie sur le tapis matelassé qui protège des chutes en dessous des jeux. Elle a gardé avec elle quelques petits graviers du parc qu’elle avait ramassé il y a peu. Certains brillent comme des petits diamants, d’autres sont ocres et ronds, d’autres encore sont des carrés assez réguliers. Elle les saisit un à un et les examine longuement, comme une chercheuse d’or. Elle tire la langue pour se concentrer et focalise ses yeux sur le petit objet à s’en faire loucher. Elle prend celui qui ressemble à un diamant et le dirige vers le ciel pour le faire briller sous les rayons du soleil. En levant les yeux vers le ciel, ils tombent sur un monsieur mal habillé et sale. Elle baisse le bras et le regarde avec des yeux ronds. Pourquoi lui sourit-il ? A-t-elle fait quelque chose de rigolo ? Est-ce qu’elle le connait ? Pourquoi s’est-il dessiner sur le bras ? Des tonnes de questions passent dans sa tête. Elle se lève, se dirige vers lui et lui tend le caillou qu’elle avait gardé dans sa main. Le monsieur paraît étrange. Il sent bizarre, comme quand son papa rentre tard les soirs, mais avec une odeur acre en plus, comme sous les ponts. Elle le sait bien. Sa grand-mère évite toujours de passer sous les ponts de la ville, même en longeant le halage, elle prétend que sa sens « les déjections de soulards et l’ammoniaque ». Elle n’a  jamais compris cette phrase. Peu importe. Il a l’air gentil. L’homme met une main dans sa poche et tend l’autre vers la petite fille.

     La femme se lève brusquement voyant sa fille s’approcher de l’emmerdeur. Elle rassemble ses affaires, se dirige à grand pas vers sa fille et la tire violement par le bras hors de la portée de l’homme. La petite lâche le caillou, elle se laisse entrainer par sa mère. Alors que cette dernière marche d’un pas vif, l’enfant, qui tente péniblement de la suivre, regarde en arrière l’homme resté pantois.

      Il se penche et ramasse le caillou. Il sort la main de sa poche avec une enveloppe. De l’enveloppe il extrait une photo jaunie prise dans un photomaton. On peut y voir une jeune femme aux cheveux roux vifs et ondulés, un homme aux cheveux noirs gominés vers l’arrière, au sourire éclatant. Entre eux une petite fille blonde du même âge environ que celle qui s’en va, trainée par sa mère. L’homme se reconnait presque encore dans cette photo. Il la replace délicatement dans l’enveloppe à moitié déchirée comme si elle risquait de partir en fumée au moindre geste brusque. Il ajoute le caillou et range le tout dans sa poche. Il retourne vers le banc où il avait laissé ses affaires, s’assoit, place sa main entre se jambe, au plus près de l’image d’un passé déchu et du caillou, symbole du pavé qu’il doit garder.

 

 

Un monde étrange

C’est un monde auquel je n’appartiens plus. Un monde rempli d’orgueil et de haine, un monde plein de monde, un monde qui courre après la victoire, un monde qui se confond dans le décor d’une réalité dépassée par la technologie. Je n’appartiens plus à ce monde, ce monde de dédain face aux faibles, ce monde misogyne, tissé d’une immense toile, fragile, dans un équilibre parfait entre jeux et vie. Ils ne font plus qu’un. Ce monde surdimensionné m’a aidé à comprendre certaines choses, à en détester d’autres, mais ce monde m’a surtout appris à vouloir le fuir, et surtout à y rester. Quand emporté par le flot du groupe, tu t’en vas, tu ris, tu ne peux plus rien fuir. La réalité te rattrape bien vite. Il est déjà trop tard. Tu es enchaîné, pris entre un pseudo étau social et patriotique.

Bien sûr il y a une hiérarchie. Mais dans ce monde, tu ne peux pas être faible. Ou plutôt tu es soit faible, soit fort. Il te faut surtout trouver ta place dans le néant des braves, de ces fantômes livides et invalides. Ils ne se servent que de leurs mains. Toi, fraîche recrue, tu y entre pleine d’espoir, tu as encore l’agilité de tes pieds, l’odorat affûté quand la nourriture est proche, tes sens sont aux aguets. Tu frissonnes de plaisir en y entrant. Puis tu vieillis, tu flétris, tu te meurs et tu deviens comme eux. Cependant, cela te rend d’autant plus fort. Tu perds l’usage de tes membres inférieurs, mais tu récupères deux fois plus de capacité pour les antérieurs. Ne désespère pas, dans ce monde il te faux vivre, ou… Mourir. Triste et douce ironie ! Mais comment ai-je fait moi-même ?  Je ne m’en souviens plus. Alors que, aliéné, par tant de monstruosité, j’ai préféré m’aliéner par l’irréalité, je me suis enfermée dans ce cercle vicieux.

Là-bas tu te sens fort. Tu penses vivre une aventure.

C’est ici que tout commence, ici que tout s’arrête. Petite fille apeurée par ces hommes grandioses de dextérité. En entrant, j’ai appris très vite leur langage. J’ai compris bien vite que quand on disait de moi que j’étais une « noob », cela signifiait : « nulle », que quand on me demandait « from », il fallait que je réponde d’où je viens (fr = France), que quand on me demandait : « girl or boy ? », il ne fallait rien répondre du tout, ou si je répondais « girl », je me voyais harceler de question, comme si  ces gens, ces garçons, en âge mûr, n’avait plus vu de fille depuis des décennies, excepter leur mère depuis qu’il avait fait leur baptême, le grand saut dans le vide rempli d’ « aventure » du net.

Mais qu’est-ce qui les attirent dans cette « aventure » ? Qu’est-ce qui nous attire ? La facilité ? On s’y construit une vie, ou devrais-je dire des vies. Comment peut-on croire à cela ? A une telle utopie ? Comment peut-on se créer une seconde fois ? On y croit. Et cela suffit. C’est comme si la barrière de pixels qui nous sépare pouvait s’ôter d’un seul coup, comme si nous étions proches les uns des autres, sans pouvoir se toucher ni se voir pour autant. Et pourtant, c’est plus qu’un contact quand deux esprits se rencontrent, qu’ils soient grands ou petits : c’est une fusion. On se parle comme si nous nous connaissions depuis des années déjà. L’âge n’a pas d’importance, ce que l’on veut savoir d’abord c’est d’où l’autre vient, afin de savoir comment communiquer. Généralement, ce sont des clans entre nations qui se forment, parce que le publique avoisine souvent la douzaine d’années. Mais il se peut que le publique soit plus vieux : entre quinze et vingt ans. A ce moment là, les nations se mélangent, on aperçoit une amélioration culturelle, un certain effort d’exotisme vers autrui.

Combien de temps ? Combien  de temps, si on accumule l’expérience réellement vécu ? Combien de temps par jour vit-on en ce cas présent une expérience avec un autrui « réel » ? Bien sûr je stigmatise, je produis de gros cliché. Mais enfin, il faut admettre que tout préjugé n’est jamais infondé. Et là en est la base. Si j’en suis arrivée à ce point de stigmatisation, ce n’est pas par hasard, mes dires ne sont pas non plus infondés. Je fus de ces clichés là. Moi aussi, je n’ai su me créer qu’à travers une poche limpide, livide, cette poche creuse que l’on rempli avec le vent de nos mensonges, cette poche qui enveloppe et qui forme cet autre moi, ce moi qui me constitue, mon nouveau moi. Il est d’ailleurs d’une facilité extrême de se tisser un personnage de toutes pièces. Cependant, je n’ai presque jamais usé de mensonges, si je l’ai fais c’était par omission.

Le problème c’est que cela ne m’a  pas servit à m’affirmer pour autant. Je n’osais pas demander, je n’osais pas parler dans certaine occasion… Je me savais pourtant en sureté, seulement je ne parvenais pas à me sortir de ce mutisme habituel, j’étais aussi timide dans le « réel » que dans « l’irréel ». Le seul trait qui se développa à tort fut celui d’une héroïne sans peur malgré sa timidité, psychologue consolatrice à ses heures perdues, analystes quand ça l’arrange… Malgré tout, cette protection de pixels me donna un certain zèle lyrique. Je disais tout à l’instant que ma timidité était de même que dans la vie de tous les jours, mais ce n’était pas totalement vrai. Certes j’éprouvais des difficultés à demander certaines choses, cependant, comme tous je parlais souvent pour ne rien dire, ou tout simplement pour dire ce que je n’aurais pas osé dire en face. Ainsi, j’insiste grandement les parents, si ils prennent consciences que leur enfants fréquentes ce genre de milieu, à se faire rencontrer leur enfants en face à face, en prenant bien entendu les précautions nécessaire. Mais je n’écris pas ici pur faire la moral aux parents…

 

La première fois que je suis allée du côté obscur de la force, c’était avec un ami d’enfance. Nous voulions gentillement jouer ensemble. Ne comprenant rien à rien, nous avions abandonné. J’y suis retournée seule quelque mois plus tard. Et c’est là que j’ai commencé à comprendre le vocabulaire et les mœurs. Je ne m’amuserais pas à reprendre le charabia déjà étalé plus haut. Très vite, étant fille et ne sachant pas mentir, je me fis des amis, et aussi beaucoup d’ennemi. Ce qu’il y a de pratique, c’est qu’avec tout ce monde, il y a très peu de chance pour que vous  rencontriez vos « ennemis ». Et de file en aiguille, d’amis en ennemi, d’ennemi en amis, je tombai sur Jadene. Adolescent désorienté, atteint d’une légère mythomanie, et d’une tendance à l’exagération. Admirateur de fantômes, il me raconta qu’il en avait vu, dans une cabane au milieu d’un bois au alentour de Paris. Bois dont j’ai oublié le nom. Je me plaisais à lire ces histoires quand nous jouions ensemble, parce que c’était plongé d’autant plus profond dans cette irréelle réalité qui m’avait hébergée.

Un jour enfin, la partie fatidique. Je rencontrai l’homme. Un ami à Jadene :Bad Troll. Il y avait quelque chose de ténébreux, de mystérieux dans son pseudonyme et je me laissais aisément fasciner. L’intrigue d’une nouvelle rencontre avec la facilité qu’elle supposait en ces lieux ne m’en voyait pas plus indifférente. Un ou deux mots aimables pouvaient attiser ma sympathie. Et cette joie que l’on s’intéresse à moi, et surtout du point de vue masculin, me procurait un bien-être incommensurable. Je m’en souviens parfaitement. C’était pendant un « gay escape ». Genre de jeu où l’on doit faire passer son personnage le long d’un chemin semé d’embuches sans se faire coincer par divers obstacles. Je n’étais d’ailleurs pas douée du tout à ces jeux là. Je passai alors mon temps à les regarder (Jadene et Badtroll) jouer ensemble. Pendant une de ces parties, j’appris que Badtroll avait des parents divorcés et qu’il devait repartir chez son père, où il n’avait pas d’accès internet. J’éprouvai à cette nouvelle une étrange déception. Comme prémonition sur l’amour à venir.

Il partit quand même, et notre rencontre ne fut l’effet que d’une simple soirée. Cependant, quelques mois plus tard, à la fin de l’été, plus exactement, je le vis réapparaître. Quelle n’en fut pas ma joie de voir son pseudo  s’afficher en vert, significatif de « connected » sur cet écran composer de rond et de bâton, matérialisation d’une barrière franchissable que par des mots taper sur un clavier. Je m’empressai donc d’écrire ces mots qui seuls pouvaient nous unir.  Notre ami Jadene et lui-même, allions alors jouer comme si de rien n’était. C’est quelque temps plus tard que Jadene me pris à partie pour m’expliquer très directement que Badtroll éprouvait un sentiment qui m’était jusque là impensable qu’on puisse l’éprouver à mon égard : l’amour. Prise de panique. Non pas de panique. Etrange sentiment. De gêne de honte, je ne sais plus. Tout s’est bouleversé. J’ai dit « non », puis Jadene a insisté, Badtroll à nier. Mis en vis-à-vis, je ne sus que dire. J’ai dit « oui », puis « non » et enfin « oui ». C’est sur ce « oui » incertain que je les quittais tout deux, à une dispute certaine.

Pauvre de moi, en proie à un mal-être encore inconnu. Je me suis d’abord mise à regretter cette folie. Je n’ai cessé de ruminer. Je me souviens très bien de cette nuit. J’avais étalé un matelas en-dessous de mon lit à étage, il faisait trop chaud là-haut. Je revois le plafond blanc de ma chambre, mon regard qui défile le long des murs, comme si il les découvrait. « je dois lui dire non » ; « et puis zut j’ai bien le droit d’être amoureuse !». Et je pensais à ma mère. « Je ne le connais même pas, que va-t-on penser de moi ? ».  J’avais de plus en plus chaud, et il me semblait que le ventilateur  à côté de moi, sensé me rafraîchir, remuer davantage la fournaise ambiante. Mes TIC habituels me venaient en masses, il m’était d’ailleurs difficile de les contrôler. Je voulais m’endormir, et oublier tout cela. Et comme à mon habitude, j’ai dormi, en plaçant cet amour en sursis, dans mon inconscience. « Adviendra ce qu’il adviendra, pensais-je, ce qui est fait est fait, et puis, ce n’est peut-être pas si mal ». Je décidais donc de poursuivre l’aventure. Je pensais que de toute façon, cet amour n’avait pas beaucoup d’impact sur ma vie réelle. Ce serait juste un secret avec moi-même. Je n’aurais cas faire comme si, et au bout d’un moment, avec le temps, nous oublierons que nous étions censé nous aimer. Le jeu se retrouver alors à nouveau sa place dans le jeu.

Mais advint ce qu’il devait advenir : personne n’oublia personne.

(à Suivre)

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