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la vieille aux pigeons

« J’émiette ma vie tous les jours sur ce banc. Les myriades de pigeons et autres oiseaux ce sont les années qui reprennent leur droit. Voici comment je vois les choses aujourd’hui. Le temps s’émiette lentement comme une miche de pain sec sur mes genoux. Les gens passent, ne me regardent pas, au mieux un sourire. Savent-ils que j’ai vécu? Que je me suis battue pour des idées? Bien sûr je suis aigrie, j’exècre la jeunesse qui m’oublie, celle qui me laisse de côté. Mais l’aigreur s’efface avec le temps. Avec le temps on comprend qu’on ne peut tenir le pavé pour toujours, que la mémoire s’efface, que les exploits se fanent et n’auront plus la splendeur qu’on leur a donné. On comprend qu’on sera oublié, on en pleure, puis on sourit, d’un sourire qui dévoile l’ironie cruelle de la situation. J’ai cédé ma place, j’ai payé ma dette. Maintenant, j’essaie de me faire une place sur le banc de la sagesse. Je devrai pourtant l’abandonner elle aussi. Alors, quand fatiguée de me faire une place, quand épuisée par les ans je serai définitivement seule, je pousserai un dernier soupir de soulagement et de peine. Enfin, je partirai et laisserai derrière moi ce vide que très vite on comblera pour partie par des souvenirs et des babioles. Tout cela n’est pas éternel et finira par s’éteindre à son tour perpétuant le renouvellement continuel de la vie. »

La vieille femme émietta le reste de son pain. Elle se leva créant tout autour d’elle une envolée d’oiseaux en tous genres qui s’échappèrent au son sec de sa canne claquant sur le pavé. Une fois debout elle fit péniblement un tour sur elle-même afin de juger la population du square. Il faisait bon, elle avait froid. Ses jambes et ses bras tremblaient légèrement. Elle regarda encore une fois le banc où elle s’était assise, un banc usé qui porte la marque d’amours passagés gravés sur le dossier. Puis, elle avança lentement. personne ne semble avoir remarqué de changement. Une femme d’âge mûr s’assit à son tour sur le banc, ouvrit un livre et se plongea immédiatement dans la lecture. En se retournant une dernière fois vers le banc, la vieille femme poussa un long soupir et s’en alla.

Madame Hartman

Elle écoute, le regard sombre, les bruits qui se heurtent au calme de l’après-midi. Personne ne circule dans la rue, seuls les voisins s’agitent dans la frénésie de leur déménagement. Elle savait que ce passage serait difficile, mais à ce point… Les cris des enfants résonnent sans cesse dans sa tête. Elle essaie de penser à autre chose mais à chaque fois qu’elle laisse s’échapper son esprit, ce dernier retombe toujours sur l’éternelle image de bambins exaspérants qui piaillent après un ballon. Elle reste assisse sur sa chaise longue, sur la terrasse, devant sa maison. Elle finit par fermer les yeux, le visage tourné vers le ciel. La forte chaleur pèse sur son corps qui dégouline de sueur. Sa robe couleur bleu pastel flotte légèrement sous une petite brise. L’action du vent sur le tissu lui chatouille le haut des mollets, ce qui a le don de l’agacer. Elle balaye d’un geste le pan de sa robe à chaque fois que cette saleté de vent revient, comme si elle voulait chasser une mouche.

Pour elle, chaque été est un supplice de tantale. Les rires, les voisins qui s’amusent et la chaleur viennent faire écho à l’ennuie dans lequel elle est plongée tout les ans. Elle a bien pensé à faire appel à une aide ménagère, cela lui aurait fait la discussion au moins une heure dans la semaine. Mais les bavardages inutiles l’énervent. Non, décidément elle préfère bougonner en silence, dans son coin. C’est tellement plus simple, nettement moins fatigant, même si c’est très ennuyeux. Et puis de toute façon, qui voudrait parler à une vieille aigrie comme elle ? Personne évidement !

« Le monde m’agace » pense-t-elle souvent « les gens n’ont plus souci de rien ! ».

De temps en temps, elle allume la télévision mais les programmes diffusés aux heures de faibles audiences la laisse sans voix. Comment peut-on gober de telles âneries ? Elle éteint généralement rapidement le poste. Sa seule véritable occupation, dirons-nous durable, c’est la lecture et rester des heures sans rien faire, assise, à penser. Quelque fois elle part marcher dans les environs jusqu’à ce que ces rotules lui crient d’arrêter en lui lançant des pics de douleur aigue. D’ailleurs ces derniers temps elle en souffre particulièrement de ces rotules ! Elle est allée voir son médecin qui ne lui a pas donné d’autre explication, soit disant logique, que l’âge.

« Du repos, madame Hartman ! Du re-pos ! » l’a-t-il sermonné à son dernier rendez-vous en agitant avec vigueur un stylo sous le nez de sa patiente.

Comment peut-elle trouver du repos avec tous ces gamins qui courent autour de chez elle ? Ce n’est pourtant pas faute d’essayer ! Cependant aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. Elle avait décidé, après un grand effort de conviction mentale de rester stoïque, du moins physiquement. Alors que son corps reste inerte sur sa chaise longue, ses pensées vaquent à quelques vacheries imaginatives. Elle s’invente des scénettes. Dans l’une elle s’imagine en train de shooter dans un ballon tomber auprès d’elle et de viser la tête du bambin de l’autre côté du portail. Elle mettrait en plein dans le mille ! Dans une autre, elle se voit affliger une solide correction à un gamin venu lui chatouiller les orteils en signe de provocation. La violence de ces scènes apaise son esprit. Son corps crispé se détend en douceur en même temps qu’elle expire lentement comme si elle venait d’aspirer une bouffer de cigarette. Sur son visage se dessine un mince sourire. Elle reste un bon moment allongée là, les yeux mi-clos. Puis, soudainement, elle se lève. Elle fait demi-tour sur elle-même, entre dans la maison et se dirige vers la cuisine. Cette dernière est assez spacieuse et soigneusement rangée. En face de l’entrée, la plaque de travail est illuminée par une petite lucarne donnant sur le jardin à l’arrière de la maison. Le mur de droite est recouvert presque entièrement par des placards dans lesquels sont rangés la vaisselle et quelques produits d’entretient. Quant au mur de gauche, il est tapissé de cartes postales en tous genres, envoyés par les petits enfants ou par des vieilles amies. A côté des cartes postales, un grand et vieux porte-savon fait office de promontoire à aromates. Les papiers sont à moitié décollés des boites, parfois l’encre des étiquettes s’est effacée sous l’action de la chaleur et de l’humidité. Le long de ce mur, on trouve également un lavabo, une gazinière et un petit frigo, contenant tout juste assez de nourriture pour une personne seule. Au milieu de la pièce, trône une table carrée escortée de deux chaises. Sur celle-ci est posé un plateau débordant de petits gâteaux. On y trouve des gâteaux au chocolat avec des pépites gigantesques, des galettes au miel, des sablés recouverts de sucre glace et de groseilles, des muffins aux myrtilles et bien d’autres douceurs sucrées. La vieille femme prend le plateau à deux mains, il est plus large qu’elle. Elle le porte avec précaution comme si il menaçait d’exploser. Elle se déplace à petit pas vers la terrasse de devant, prenant garde à ne faire tomber aucun des précieux gâteaux, préparés avec soin durant toute l’après-midi de la veille. Une fois dehors, le soleil frappe de plein fouet ses yeux qui, durant les quelques instants passés à l’intérieur de la maison, avaient perdu l’habitude de sa lueur éclatante. Madame Hartman continue de marcher à petits pas jusqu’au portail. Devant la porte, qui lui arrive au nombril, elle tente une acrobatie pour l’ouvrir. Les yeux rivés sur le plateau, essayant de le garder le plus droit possible, elle réunit tout son courage et toute la souplesse qui lui reste pour levée assez haut sa jambe droite, atteindre la poignée et essayer de la faire tourner. Les enfants se sont arrêtés de jouer. Les quatre petits garçons, âgés d’environ une dizaine d’années, l’observent bouche bais et les bras ballant. Ils observent cette vieille femme, la jambe à moitié en l’air dévoilant le dessous de son jupon, essayant tant bien que mal d’ouvrir la porte de son portail, la langue sortant timidement de sa bouche ridée, signe d’une concentration extrême. Après quelques longues secondes passées la jambe en l’air, elle parvient à ouvrir la porte et laisse s’échapper un petit cri de victoire qui fait sursauter les enfants. Maintenant elle sourit. Son sourire donne l’impression d’une grimace forcée. Pour autant, elle ressent un réel contentement au fond d’elle. Elle s’avance vers les enfants, leur tend le plateau sans un mot. « Le geste se suffit à lui-même » pense-t-elle. Les garçons ne bougent pas, ils regardent la vieille femme avec curiosité et une pointe d’inquiétude. Ils la connaissaient pestant contre tout, et surtout contre eux. Après quelques instants à se regarder dans le blanc des yeux, entre sourire crispé et regards incrédules, le plus hardi des garçons, qui semble être le chef de la bande, s’avance d’un pas, tend la main vers le plateau et prend le plus gros des gâteaux au chocolat. D’une seconde à l’autre le regard des bambins se tourne vers le plateau, les yeux pétillant de gourmandise. Un à un ils tendent la main pour saisir à leur tour comme un petit trésor un gâteau. La vieille femme qui s’était penché légèrement pour leur tendre le plateau se redresse. Son sourire se décrispe et les commissures de ses lèvres montent un peu plus haut, créant de nombreux plis sur le contour de ses yeux et toute une panoplie de petites rides sur ses joues. Puis, comme des voleurs les enfants lui tourne le dos, courent vers une des maisons de l’autre côté de la route et disparaissent par la porte d’entrée. La vieille reste là, le plateau dans les mains à ne plus savoir quoi en faire. Elle regarde autour d’elle, le ciel, les maisons voisines, enfin elle se tourne vers sa propre maison. Les images se bousculent dans sa tête, les pensées s’emmêlent, elle avance péniblement vers la maison. Ses rotules recommencent à lui faire mal mais elle s’en moque cette fois. A l’intérieur, dans la cuisine, elle pose le plateau et s’assied à la table. Elle se laisse bercer par le tic-tac de l’horloge du salon. Un sourire niais accroché au visage, l’aigreur semble l’avoir quitté. Elle respire profondément. Elle tend la main vers le plateau, presque machinalement et saisit un gâteau au hasard. Puis, elle le porte à sa bouche en fermant les yeux. Elle mastique lentement pour profiter de la saveur le plus longtemps possible. Une fois le gâteau terminé, elle rouvre les yeux, se lève et retourne à sa chaise longue. Allongée, elle ne pense plus à rien, elle n’entend même plus le vacarme des voisins qui déménagent, ni la tondeuse au loin, ni les cris des enfants jaillissant comme un écho de la maison en face de chez elle. Elle finit par s’endormir.

Sarah

Elle s’appelle Sarah. Elle a dix-neuf ans mais en paraît presque vingt-cinq. Algérienne, sa voix laisse entendre l’accent du pays. Elle trébuche parfois sur sa langue d’adoption, elle a une manière de parler qui donnerait à beaucoup l’occasion d’une caricature. Elle est plutôt ronde et ses cheveux d’un noir profond encadrent un visage doux et accueillant. Quand elle parle, elle garde un sourire bon enfant sur les lèvres, et quand on lui pose des questions sur le « bled », elle a des étoiles dans les yeux. Elle est en France depuis cinq ans. Elle a fait ses études à Lille. Aujourd’hui, elle descend sur Marseille pour aller se marier en Algérie.

En parlant avec elle, j’ai perçu le fossé d’éducation encore vivace entre nos deux cultures :

« Et toi, tu es mariée ? Tu as des enfants ? » me demande-t-elle comme si c’était une évidence pour mon âge. Je lui réponds que non, je ne suis pas mariée, et encore moins mère. Mes études ne me permettent pas d’avoir une situation stable afin d’élever des enfants. Qu’aurais-je pu répondre d’autre ? Je trouvais déplacé et vieux jeu d’affirmer : « nous, en France, on ne se marie pas si jeune ! ». Mon premier réflexe fut de penser à de la naïveté. Mais qui de nous deux étaient la plus naïve ?

Elle a eu du mal à trouver un boulot avant de travailler comme caissière. Elle ne semble pas s’en plaindre.

« C’est difficile ! » dit-elle simplement « mais je travaille. »

Il me semble qu’elle aurait pu s’entendre avec n’importe qui. Comme je m’inquiète pour ma correspondance, elle me propose de venir avec elle sur Marseille, m’indiquant qu’elle m’accueillerait comme sa sœur.

Cependant, au-delà de sa jovialité, elle montre des signes d’angoisse, peut-être de peur. Que pense-t-elle ? Je me le demande. Est-elle amoureuse ? Est-elle croyante ? Veut-elle réellement se marier ? Toutes ces questions tournent dans ma tête sans oser en sortir. On reconnait bien là le mutisme occidental qui se veut respectueux de l’intimité de chacun, sans penser que l’intimité peut être partagée. Je finis par poser quelques questions, laissant ma curiosité prendre le dessus. Elle me raconte en toute simplicité sa rencontre avec son fiancé, comment elle va se marier, la cérémonie traditionnelle. Elle me fait partager ses doutes. Comment va-t-elle s’habiller ? Quel maquillage ? Elle s’essaye à faire quelques coiffures devant moi pour me demander mon avis. Au fur et à mesure que le train avance, elle se ronge les ongles. « J’irai me maquiller et tout après avant d’arriver » m’informe-t-elle. Elle désire être le plus présentable possible devant son fiancé. De temps à autre la discussion est soulignée par de longs blancs où nous contemplons le paysage de la campagne environnante. « C’est beau hein ? » lance-t-elle parfois. J’acquiesce. A d’autres moments, c’est son portable qui sonne, sa mère au bout du fil. Sarah lui parle en arabe. Je ne comprends rien de ce qu’elles se racontent, mais au son de la voix je perçois qu’il s’agit d’un sujet sérieux, le mariage sans doute. Moi, je délecte du rythme de la langue comme on boit à grands coups de l’eau fraiche par une forte chaleur. Je suis avidement, sans comprendre. Je veux partir avec elle à Oran, qu’elle me montre d’où elle vient.

Mon voyage touche bien vite à sa fin. Je descends du train après l’avoir salué. Il ne restera d’elle que le souvenir de notre discussion et mon prénom, écrit en arabe sur un carnet.

 

Marcel

     Il faisait beau ce matin là. J’avais décidé de lire un peu en attendant mon train. Je m’étais trainée jusqu’à la vieille ville avec mes sacs jusqu’à ce que je trouve un coin de verdure ombragé par quelques arbres au bord de l’eau. Le banc que j’avais choisi était en plein soleil, entouré de petits insectes volants. Attirés probablement par la présence de l’eau, ceux-ci ne me gênaient pas outre mesure, je décidai de m’installer. Je posai mes affaires et me plongeai rapidement dans la lecture. J’entendais du bruit autour, le marché, les discussions des passants, mais je n’y prêtais guère attention.

 

« Excusez-moi ! »

Je me retourne. Un homme de la cinquantaine c’est assis sur un banc à quelques mètres derrière. Il est corpulent, mais sans plus. Il porte une chemise à carreaux bleu-gris et un pantalon brun foncé. De sa main gauche il tient un gobelet dans lequel on peut voir par transparence un fond de café.

« Vous êtes en voyage ? » me demande-t-il.

Je réponds à l’affirmative, sans développer. Tournée vers lui, j’ai le soleil dans les yeux, je dois grimacer.

« Ce n’est pas pour vous offenser, ne vous méprenez pas hein ! Mais si vous voulez, vous pouvez prendre une douche. Ils offrent des douches gratuites à la croix rouge, c’est juste derrière ! »

Je souris. Cette proposition m’a surprise. Ai-je l’air d’une jeune en fuite ? D’une baroudeuse ? Je me ravise en pensant qu’il devait probablement chercher maladroitement le contact. Je lui demande affichant le même sourire amusé si cette proposition vient du fait que je suis entourée d’une myriade de moucherons. Nous rions ensemble. « Bien envoyé ! » lance-t-il. Je lui explique que j’ai déjà pris une douche ce matin. Puis, je me replonge dans ma lecture, le regard en coin, prête à intercepter une nouvelle intervention de sa part. Il doit comprendre que je suis ouverte à la discussion et enchaîne sur la même thématique.

« Il n’y a que les gens sales qui se lavent. C’est ce qu’un ami me disait. Lui, il ne se lavait jamais. C’est vrai qu’on se lave trop. On ferait mieux de se laver plus souvent et moins longtemps ! Au lieu de se laver en quinze minutes, on devrait faire des petites sessions de cinq minutes. »

Je lui réponds que, personnellement,  je ne mets jamais quinze minutes, ce qui explique probablement la présence de ces mouches qui me tournent autour.

« Vous n’avez personne pour vous frotter le dos ?

- Non malheureusement

- On peut s’arranger si vous voulez » me dit-il avec un sourire en coin, avant de partir dans un rire sonore face à ma perplexité.  

Je décline son offre davantage amusée qu’outrée.

« C’est une blague hein ! On peut plaisanter ! »

Je ne savais que dire, je me contentais de rire avec lui.

Il y eu un blanc, puis un canard s’approcha de nous.

« Tiens on a de la visite » dit l’homme. Il se met à imiter le cri du canard. Je contiens un rire nerveux.  Il m’explique qu’il a un contact privilégié avec les animaux. Le tout, selon lui, est de pouvoir allier les mots et la pensée. Tout est travail de concentration. Il dit bien s’entendre avec les animaux quels qu’ils soient. Pour autant, il ne paraît pas plus fou qu’un autre. Curieuse, je lui demande si c’est cela son métier : de parler avec les animaux. Je ne l’entendais pas très bien avec les bruits du marché qui couvraient sa voix. Je me rapproche de l’extrémité du banc pour mieux l’entendre. Voyant par là une invitation formelle, il se déplace jusqu’à moi et se place à califourchon sur le banc, tourné vers moi, le bras droit poser sur le dossier. Il me tend la main :

« Moi c’est Marcel, et vous ? »

Nous faisons connaissance ainsi. Une poignée de main a déclarée officiellement ouverte la séance de papotage. Je n’ai pas très bien compris s’il travaille dans le commerce ou le bâtiment. Il dit vouloir créer une ligne de vêtements à l’aide de subventions de l’Etat. Pour le moment, il préfère prendre des vacances, partir quelques semaines en Hollande, ou que sais-je encore. Tout en parlant il se roule une cigarette. Dans sa carrière, il n’a pas été aidé. Il a travaillé dur mais bien. C’est d’ailleurs ce qu’on lui reprochait. « Je suis toujours tombé sur de mauvaises équipes. Ils râlaient sur moi ». Il imite les collègues qui le critiquent en prenant une autre voix :

« Lui, il n’est pas bon, il ne parle jamais à personne !

- C’est normal, leur répond-il dans sa fiction, je travaille, je ne peux pas parler ! » Et il rit envoyant légèrement sa tête en arrière.

Cela fait deux mois qu’il est revenu dans cette ville qu’il avait quitté quelques années auparavant. Il s’y plait, il la trouve jolie. Au fil de la discussion il se perd dans des anecdotes. Par exemple, il me raconte qu’un jour il emmena une copine sur le « pont des amoureux ». Il prétend s’être fait avoir, mais je n’ai pas compris la raison. Pendant qu’il parle, je le fixe du regard, lui a les yeux qui fuient sur les côtés, s’attardant sur les broussailles autour des arbres.

« Ce n’est pas facile de trouver du travail vous savez, lance-t-il. Moi je suis algérien, mais Français ! Je suis né en Algérie quand elle était française. Vous aimez la langue arabe ? »

La discussion passe du coq à l’âne, j’ai du mal à suivre.

« Oui, bien sûr. Je trouve que c’est une belle langue.

- C’est une très belle langue, reprend-il en insistant sur le verbe être comme pour souligner la synonymie de la langue avec la perfection. Chaque mot est une légende. Mais, je parle aussi d’autres langues : l’espagnol, l’anglais, le français. Avec ça je peux faire le tour du monde ! »

On parle de tout et de rien. Parfois la discussion prend l’allure de celle de deux petits vieux qui papotent de la pluie et du beau temps, sortant quelques grandes phrases qui veulent à la fois tout et ne rien dire.

« On parle d’écologie, dit Marcel, mais quand on balaye le pas de sa porte il y a toujours de la poussière. »

      Sa formule pourrait ressembler à une métaphore, mais dans sa bouche elle est tout ce qu’il y a de plus banal. Elle est celle d’un homme lasse d’un monde qui change dans un sens qu’il ne comprend plus, mais qui cherche toujours à suivre le mouvement. Pourtant, il n’est pas déprimé Marcel. Il blague, il rit, il paraît bon vivant. Il fait parti de ceux qui savent s’asseoir pour prendre le temps de réfléchir. C’est ce qu’il a fait ce jour-là. Il s’est assis sur ce banc, derrière moi, avant son rendez-vous de onze heures. Ce jour-là j’avais la chance de me trouver au même endroit, pour d’autres raisons.

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