La solitude c’est mieux à plusieurs!

« Merde putain ! Je savais que je me retrouverai seul ! ».

Il démarre en trombe sur sa moto dès que le feu passe au vert. Le moteur gueule dans la nuit, répond aux échos des voitures sur le grand boulevard. Il rumine, regarde la route sans la voir. Les deux roues avalent l’asphalte et manquent à deux fois de renverser un piéton qui traverse. Il n’a pas de casque, roule à soixante-dix kilomètres à l’heure sur une route à cinquante, il est torse nu et il s’en fout. Il se fout des appels de phares qui tentent de le rappeler à l’ordre, des klaxons quand il grille un feu rouge, des passants qui crient parce qu’il manque de les renverser, du chat qu’il vient d’écraser, du vent qui ne le rafraîchit pas assez ! Il a chaud, la nuit est lourde et pèse sur ses épaules comme un fardeau. Elle va être longue, il le sait.

Soudain la roue arrière dérape sous l’action du frein. Il se gare brusquement montant sur le trottoir devant un immeuble dans une rue sombre. Il appuie sa moto contre un arbre qui décore la rue, l’y attache à l’aide d’une chaîne et se dirige vers la porte d’entrée. C’est un bâtiment type des années cinquante, de ceux qu’on a construit en masse pour loger les classes moyennes, sans penser à leur longévité. Aujourd’hui ces bâtiments sont crasseux, le crépi posé à la hâte se décolle à divers endroits. Il compose le code de la porte et s’insère à l’intérieur de l’immeuble. Il y a six étages en tout. Il en a trois à monter. L’ascenseur est en panne pour changer ! Il prend la petite porte à droite qui donne sur les escaliers. Il grimpe les marches deux par deux et arrive au troisième essoufflé.

« Ce n’est plus d’mon âge » pense-t-il les deux mains appuyées sur les genoux afin de reprendre son souffle.

Dans le couloir il n’y a pas de lumière, il doit s’orienter à l’aide d’un briquet.

« Tout fout le camp ici ! Comme ailleurs ! Plus rien ne va avec rien ! pff ! Tu délires mon pauvre Jim ! »

Il cherche à tâtons dans les poches de son jean la clé de l’appartement. Il ne l’a trouve pas. « Merde, elle est restée dans ma veste chez cette conne ! ». Tant pis, il a une solution de rechange. Il enfonce la porte d’un coup d’épaule. Le tour de clé n’était que formalité. « La serrure n’a jamais tenu de toute façon. ». Ensuite, il tente tant bien que mal de faire tenir la porte fermer et fonce dans la salle de bain s’appliquer une pommade antidouleur sur l’épaule lésée. Il aura un bon bleu mais ça passera.

Affalé sur le canapé au milieu de la petite pièce qui lui sert de salon, Jim tient une bière dans une main, la télécommande de la télévision dans l’autre. Il fixe le poste le regard vide. Autour de lui gisent des cartons ouverts ou fermés, quelques uns débordants d’affaires en tous genre, des prospectus, des vêtements froissées ou encore des boites de conserves périmées de quelques jours. Ca et là des canettes de bière traînent, coincées sous le canapé ou sur la table. La pièce est éclairée d’une faible lueur qui provient d’une ampoule ne tenant que par des files électriques qui pendouillent du plafond. Elle donne une teinte jaunît aux murs décorés par du mauvais papier peint blanc casé. Le bruit de la télévision lui fait oublier le vacarme du silence, l’agitation de ses pensées. Putain ce qu’il déteste être seul ! Longtemps il s’est dit vieux loup solitaire, mais ça c’était quand il avait du monde autour de lui.

Jim n’a pas de formation particulière. Il est passé de petits boulots en petits boulots jusqu’à ce qu’il ait épuisé tous le stock des petits métiers sous payés dans son secteur. Pendant dix ans il a travaillé au même endroit, avec les mêmes patrons. Il a touché à tout, à la mécanique, au bâtiment, il a fait des livraisons, il a fait le ménage chez des petits vieux, dans des grandes surfaces, il a fait cassier, il a travaillé comme technicien, électricien, charpentier, apprenti boulanger ou encore comme commis en cuisine. Le plus souvent il travaillait au noir mais il lui arrivait parfois de dégoter des petits contrats. Comme la population de la ville augmentait, la demande s’est faite plus forte et l’offre n’a pas suivit. Jim a accepté la proposition d’un de ses anciens camarades de lycée qui a monté une boite de réparation en tous genres. « Les gens appellent, et hop, on vient les dépanner ! »  Lui avait-il expliqué. Voiture qui ne démarre plus, lavabo bouché, disjoncteur qui disjoncte, bref, ils font tout ! « La mécanique des bagnoles ça m’connait » avait répondu Jim. Ca serait au noir dans un premier temps mais après il y aurait possibilité de décrocher un contrat à long terme. Jim avait salivé à l’idée d’une éventuelle stabilité. Enfin ! Il pourrait peut-être se poser ! Il s’est ensuite précipité sur internet, il a loué le premier appartement venu, fait ses bagages, il a enfourché sa moto et direction la grande ville ! Sans en prendre conscience dans un premier temps, il avait quitté tout ses amis, les endroits familiers où il aimait se réfugier lorsqu’il était morose, les habitudes qu’il avait construites. Au début qu’il vivait dans cette nouvelle ville il était aux anges ! Il découvrait un nouvel univers, il se croyait fort et fière dans sa solitude. La journée il était au boulot, il bossait comme un dingue, ne parlant à personne, il avait mieux à faire ! Il réparait moteurs, essieux et autres mécaniques qu’on lui envoyait à l’atelier. Son pote était plutôt content de lui, il avait même eu une prime à la fin du premier mois. Mais toujours pas de vrai contrat en vu. Lorsque Jim abordait le sujet avec Jack ce dernier répondait « plus tard, plus tard, on a le temps ». Jim n’est pas dupe, il a vite compris que la boite avait des difficultés financières et que le patron, ami ou pas, ne pouvait se permettre de déclarer un nouvel employé. Au moins il pouvait le payer moins cher et le faire travailler plus. Au fond Jim s’en foutait, il bossait et gagner un peu sa vie c’était déjà bien. Il a l’habitude de la précarité.

Cependant, très vite, Jim a déchanté. Jack le payait de moins en moins et ces heures étaient de plus en plus chargées. Quand Jim a voulu faire remarquer à son ami qu’il « se foutait de sa gueule », l’autre lui est rentré dedans « si ça ne te plait pas tu as cas partir ! ». Jim a alors encaissé un rythme de dingue pendant encore plusieurs semaines avant de défaire le tablier et de dire adieu à son pote. « Va te faire foutre ! » c’est la seule réponse qu’il a eu en retour, en remerciement de ses services. Retour à la case départ !

Après avoir jeté l’éponge tout lui est d’un coup devenu étranger. Les rues qu’il avait pris l’habitude de parcourir les matins en allant au boulot, les magasins qu’il fréquentait, jusqu’au silence de son appartement. D’ailleurs depuis trois mois qu’il avait emménagé il n’avait pas encore défait tous ses cartons. Il prenait peu à peu conscience d’avoir débarqué dans une ville étrangère où il ne connaissait absolument personne. Malgré un puissant sentiment de solitude qui commençait à l’envahir, Jim ne s’est pas laissé aller. Il a retrouvé un job dans un bar comme serveur. Il a appelé tous ses anciens amis pour reprendre contact, deux seulement ont répondu à son appel à l’aide. Un soir ils sont venus chez lui.

« Putain ! Tu es en pleine déchéance vieux ! » a lancé l’un en entrant dans l’appartement.

« Il faut se resaisir !» a renchérit l’autre. « Je ne sais pas moi, tu n’as jamais pensé à t’inscrire sur un site de rencontre ? Y’a qu’une nana pour remettre un mec dans le droit chemin quand ça ne va pas ! »

Ils ont discuté longtemps ce soir là en mangeant des pizzas commandées à la pizzeria du coin. Le lendemain au réveil, Jim a suivit les conseils de ses amis, il s’est inscrit sur le premier site de rencontre que lui affichait son moteur de recherche et s’est créé un profil.

(à suivre)

Cliché d’un square

     Le square est calme, animé par quelques cris d’enfants qui jouent sur les jeux. En cercle autour des toboggans, des balançoires et autres cabanes se trouvent les bancs d’où les parents surveillent leurs enfants. Sur l’un d’entre eux, un homme, la cinquantaine, est allongé. Il dégage un effluve nauséabond, mélange d’odeur d’alcool, de pisse et de sueur. Il porte un tee-shirt beige effilé au niveau des manches et crasseux, un jean troué à la mode sur le genou gauche, une barbe de trois jours. Il somnole, la tête posée sur son anorak aux couleurs militaires. Son bras gauche nonchalamment posé sur son flanc est presque entièrement recouvert de tatouages. D’un œil, il observe les enfants. C’est la fin de la matinée et il faut déjà très chaud. Il ferme les deux yeux et tente de calmer sa respiration qui s’accélère. Sa gorge le gratte. Il essaye péniblement de se mettre assis, il doit s’y prendre à deux fois et manque de tomber du banc. Une fois assis c’est un concert de rock qui se joue dans sa tête, tout en basses, lui tambourinant en dedans à lui casser les os du crâne ! Il papille des yeux, essayant de faire disparaître les flaches lumineux qui apparaissent par saccades irrégulières. Au bout de quelques minutes l’équilibre revient, les flaches disparaissent, la batterie ralentit le rythme dans sa tête, abandonnant le gros caisson pour les timbales. La main posée sur son entre jambe, il observe les enfants, un sourire niais accroché au visage.

 

     Une femme entre dans le square avec sa petite fille. La mère a les cheveux longs et lisses attachés par une pince. Elle porte un tailleur gris, une jupe cintrée qui lui arrive à mi-cuisse et des talons aiguilles. Sa fille semble âgée d’environ six ans. Elle est vêtue d’une petite robe salopette accompagnée de petites chaussures rouges. Ses cheveux sont légèrement ondulés. Voyant les jeux trônant au milieu du parc, elle fonce dans leur direction.

« Maman ! Maman ! crie-t-elle en courant. Regarde ce que je sais faire ! »

     Elle escalade à grande vitesse le « château » par le toboggan. Sa mère ne l’observe que d’un œil. Elle choisit un banc, non loin de l’homme à la barbe de trois jours. Elle a la tête ailleurs. Elle pense à son boulot, à ses fichus rapports qu’elle doit remplir. Elle n’en a pas envie ! Elle travail dans une petite entreprise de comptabilité depuis quelques années maintenant. Sa vie est bien remplie entre travail, enfant et mari. Ca ne lui convient pas toujours mais elle a appris à faire avec. Elle sort un livre de son sac à main et commence à le lire. Pendant ce temps, la petite fille se prend pour une princesse perchée dans un donjon. Elle raconte toute une histoire à voix haute s’exclamant parfois avec des accents lyriques forcés. Les autres enfants se prêtent au jeu, un monde parallèle se met en place, un univers dans lequel seuls les six ou sept ans peuvent entrer.

 

     L’homme observe la scène. Il fait très chaud maintenant et des grosses gouttes de sueurs dégoulinent de son visage terreux. Il passe une main sur sa barbe afin d’essuyer ce qu’il peut, de l’autre il cherche péniblement une cigarette dans la poche arrière droite de son jean. Quand il l’a trouvé il s’empresse de l’allumer se battant avec un briquet qu’il avait trouvé par terre la veille près d’une poubelle. Ne parvenant pas à faire sortir la précieuse étincelle, il jure et jette violement l’objet de sa torture au sol. Il se lève en bougonnant et clopine jusqu’au banc voisin.

 

     La femme lève brusquement la tête de son livre. Une main tendu, apparu dans son champ de vision l’a fait sortir de son mutisme littéraire. Elle lève les yeux vers l’homme en face d’elle et ne peut s’empêcher de faire une moue qu’elle réprime dès qu’elle s’en aperçoit. En une fraction de seconde elle le dévisage de haut en bas, de bas en haut. Il lui semble affreux, répugnant.

« Je n’ai rien à vous donner, lance-t-elle avant qu’il n’est pu dire quoi que ce soit.

- Je ne veux pas d’argent madame, sauf si vous voulez m’offrir un briquet ou des allumettes, je désire juste un peu de feu pour allumer ma clope.

- Je ne fume pas. »

La femme se replonge immédiatement dans sa lecture imaginant que ce geste suffirait à faire comprendre à ce stupide emmerdeur qu’elle a mieux à faire que de donner suite à son tabagisme ! Mais l’homme reste là, planté en face d’elle à l’observer.

« Bon, vous comptez rester là combien de temps ? Je n’ai pas de feu et pas de monnaie ! »

« Bon, bon » fait l’homme en retour et il s’éloigne de quelques pas. Il se tourne à présent vers la jeune fille qui se prend à présent pour la reine du monde.

     C’est haut ce « château » ! C’est haut quand on est petit. Quand on est petit tout paraît grand. La petite fille est la reine, les autres enfants sont ses serviteurs. Lorsqu’elle désire quelque chose elle commence ces phrases par « moi reine Margot, je veux… ». Les autres enfants rient et se plient aux ordres par jeu. Parfois un autre petit garçon l’imite. « Moi roi Oscar, je désire… ». Elle commence à fatiguer à courir partout du toboggan à la cabane, de la cabane à la balançoire. Elle s’assoie sur le tapis matelassé qui protège des chutes en dessous des jeux. Elle a gardé avec elle quelques petits graviers du parc qu’elle avait ramassé il y a peu. Certains brillent comme des petits diamants, d’autres sont ocres et ronds, d’autres encore sont des carrés assez réguliers. Elle les saisit un à un et les examine longuement, comme une chercheuse d’or. Elle tire la langue pour se concentrer et focalise ses yeux sur le petit objet à s’en faire loucher. Elle prend celui qui ressemble à un diamant et le dirige vers le ciel pour le faire briller sous les rayons du soleil. En levant les yeux vers le ciel, ils tombent sur un monsieur mal habillé et sale. Elle baisse le bras et le regarde avec des yeux ronds. Pourquoi lui sourit-il ? A-t-elle fait quelque chose de rigolo ? Est-ce qu’elle le connait ? Pourquoi s’est-il dessiner sur le bras ? Des tonnes de questions passent dans sa tête. Elle se lève, se dirige vers lui et lui tend le caillou qu’elle avait gardé dans sa main. Le monsieur paraît étrange. Il sent bizarre, comme quand son papa rentre tard les soirs, mais avec une odeur acre en plus, comme sous les ponts. Elle le sait bien. Sa grand-mère évite toujours de passer sous les ponts de la ville, même en longeant le halage, elle prétend que sa sens « les déjections de soulards et l’ammoniaque ». Elle n’a  jamais compris cette phrase. Peu importe. Il a l’air gentil. L’homme met une main dans sa poche et tend l’autre vers la petite fille.

     La femme se lève brusquement voyant sa fille s’approcher de l’emmerdeur. Elle rassemble ses affaires, se dirige à grand pas vers sa fille et la tire violement par le bras hors de la portée de l’homme. La petite lâche le caillou, elle se laisse entrainer par sa mère. Alors que cette dernière marche d’un pas vif, l’enfant, qui tente péniblement de la suivre, regarde en arrière l’homme resté pantois.

      Il se penche et ramasse le caillou. Il sort la main de sa poche avec une enveloppe. De l’enveloppe il extrait une photo jaunie prise dans un photomaton. On peut y voir une jeune femme aux cheveux roux vifs et ondulés, un homme aux cheveux noirs gominés vers l’arrière, au sourire éclatant. Entre eux une petite fille blonde du même âge environ que celle qui s’en va, trainée par sa mère. L’homme se reconnait presque encore dans cette photo. Il la replace délicatement dans l’enveloppe à moitié déchirée comme si elle risquait de partir en fumée au moindre geste brusque. Il ajoute le caillou et range le tout dans sa poche. Il retourne vers le banc où il avait laissé ses affaires, s’assoit, place sa main entre se jambe, au plus près de l’image d’un passé déchu et du caillou, symbole du pavé qu’il doit garder.

 

 

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