Marcel

     Il faisait beau ce matin là. J’avais décidé de lire un peu en attendant mon train. Je m’étais trainée jusqu’à la vieille ville avec mes sacs jusqu’à ce que je trouve un coin de verdure ombragé par quelques arbres au bord de l’eau. Le banc que j’avais choisi était en plein soleil, entouré de petits insectes volants. Attirés probablement par la présence de l’eau, ceux-ci ne me gênaient pas outre mesure, je décidai de m’installer. Je posai mes affaires et me plongeai rapidement dans la lecture. J’entendais du bruit autour, le marché, les discussions des passants, mais je n’y prêtais guère attention.

 

« Excusez-moi ! »

Je me retourne. Un homme de la cinquantaine c’est assis sur un banc à quelques mètres derrière. Il est corpulent, mais sans plus. Il porte une chemise à carreaux bleu-gris et un pantalon brun foncé. De sa main gauche il tient un gobelet dans lequel on peut voir par transparence un fond de café.

« Vous êtes en voyage ? » me demande-t-il.

Je réponds à l’affirmative, sans développer. Tournée vers lui, j’ai le soleil dans les yeux, je dois grimacer.

« Ce n’est pas pour vous offenser, ne vous méprenez pas hein ! Mais si vous voulez, vous pouvez prendre une douche. Ils offrent des douches gratuites à la croix rouge, c’est juste derrière ! »

Je souris. Cette proposition m’a surprise. Ai-je l’air d’une jeune en fuite ? D’une baroudeuse ? Je me ravise en pensant qu’il devait probablement chercher maladroitement le contact. Je lui demande affichant le même sourire amusé si cette proposition vient du fait que je suis entourée d’une myriade de moucherons. Nous rions ensemble. « Bien envoyé ! » lance-t-il. Je lui explique que j’ai déjà pris une douche ce matin. Puis, je me replonge dans ma lecture, le regard en coin, prête à intercepter une nouvelle intervention de sa part. Il doit comprendre que je suis ouverte à la discussion et enchaîne sur la même thématique.

« Il n’y a que les gens sales qui se lavent. C’est ce qu’un ami me disait. Lui, il ne se lavait jamais. C’est vrai qu’on se lave trop. On ferait mieux de se laver plus souvent et moins longtemps ! Au lieu de se laver en quinze minutes, on devrait faire des petites sessions de cinq minutes. »

Je lui réponds que, personnellement,  je ne mets jamais quinze minutes, ce qui explique probablement la présence de ces mouches qui me tournent autour.

« Vous n’avez personne pour vous frotter le dos ?

- Non malheureusement

- On peut s’arranger si vous voulez » me dit-il avec un sourire en coin, avant de partir dans un rire sonore face à ma perplexité.  

Je décline son offre davantage amusée qu’outrée.

« C’est une blague hein ! On peut plaisanter ! »

Je ne savais que dire, je me contentais de rire avec lui.

Il y eu un blanc, puis un canard s’approcha de nous.

« Tiens on a de la visite » dit l’homme. Il se met à imiter le cri du canard. Je contiens un rire nerveux.  Il m’explique qu’il a un contact privilégié avec les animaux. Le tout, selon lui, est de pouvoir allier les mots et la pensée. Tout est travail de concentration. Il dit bien s’entendre avec les animaux quels qu’ils soient. Pour autant, il ne paraît pas plus fou qu’un autre. Curieuse, je lui demande si c’est cela son métier : de parler avec les animaux. Je ne l’entendais pas très bien avec les bruits du marché qui couvraient sa voix. Je me rapproche de l’extrémité du banc pour mieux l’entendre. Voyant par là une invitation formelle, il se déplace jusqu’à moi et se place à califourchon sur le banc, tourné vers moi, le bras droit poser sur le dossier. Il me tend la main :

« Moi c’est Marcel, et vous ? »

Nous faisons connaissance ainsi. Une poignée de main a déclarée officiellement ouverte la séance de papotage. Je n’ai pas très bien compris s’il travaille dans le commerce ou le bâtiment. Il dit vouloir créer une ligne de vêtements à l’aide de subventions de l’Etat. Pour le moment, il préfère prendre des vacances, partir quelques semaines en Hollande, ou que sais-je encore. Tout en parlant il se roule une cigarette. Dans sa carrière, il n’a pas été aidé. Il a travaillé dur mais bien. C’est d’ailleurs ce qu’on lui reprochait. « Je suis toujours tombé sur de mauvaises équipes. Ils râlaient sur moi ». Il imite les collègues qui le critiquent en prenant une autre voix :

« Lui, il n’est pas bon, il ne parle jamais à personne !

- C’est normal, leur répond-il dans sa fiction, je travaille, je ne peux pas parler ! » Et il rit envoyant légèrement sa tête en arrière.

Cela fait deux mois qu’il est revenu dans cette ville qu’il avait quitté quelques années auparavant. Il s’y plait, il la trouve jolie. Au fil de la discussion il se perd dans des anecdotes. Par exemple, il me raconte qu’un jour il emmena une copine sur le « pont des amoureux ». Il prétend s’être fait avoir, mais je n’ai pas compris la raison. Pendant qu’il parle, je le fixe du regard, lui a les yeux qui fuient sur les côtés, s’attardant sur les broussailles autour des arbres.

« Ce n’est pas facile de trouver du travail vous savez, lance-t-il. Moi je suis algérien, mais Français ! Je suis né en Algérie quand elle était française. Vous aimez la langue arabe ? »

La discussion passe du coq à l’âne, j’ai du mal à suivre.

« Oui, bien sûr. Je trouve que c’est une belle langue.

- C’est une très belle langue, reprend-il en insistant sur le verbe être comme pour souligner la synonymie de la langue avec la perfection. Chaque mot est une légende. Mais, je parle aussi d’autres langues : l’espagnol, l’anglais, le français. Avec ça je peux faire le tour du monde ! »

On parle de tout et de rien. Parfois la discussion prend l’allure de celle de deux petits vieux qui papotent de la pluie et du beau temps, sortant quelques grandes phrases qui veulent à la fois tout et ne rien dire.

« On parle d’écologie, dit Marcel, mais quand on balaye le pas de sa porte il y a toujours de la poussière. »

      Sa formule pourrait ressembler à une métaphore, mais dans sa bouche elle est tout ce qu’il y a de plus banal. Elle est celle d’un homme lasse d’un monde qui change dans un sens qu’il ne comprend plus, mais qui cherche toujours à suivre le mouvement. Pourtant, il n’est pas déprimé Marcel. Il blague, il rit, il paraît bon vivant. Il fait parti de ceux qui savent s’asseoir pour prendre le temps de réfléchir. C’est ce qu’il a fait ce jour-là. Il s’est assis sur ce banc, derrière moi, avant son rendez-vous de onze heures. Ce jour-là j’avais la chance de me trouver au même endroit, pour d’autres raisons.

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